Interview Michel JULLIEN – fondateur et dirigeant de la société EcoGeoSafe – 09/06/2016

Aujourd’hui, l’incubateur Impulse donne la parole à Michel Jullien, géologue, géochimiste, géophysicien et fondateur d’EcoGeoSafe, cabinet d’expertise en maîtrise des risques et laboratoire d’expérimentation sur le vieillissement des matériaux et la recherche en ingénierie environnementale.

Incubateur Impulse : Quel a été votre parcours personnel, en tant que chercheur au Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) tout d’abord, puis en tant que fondateur d’EcoGeoSafe ?

logo-ecogeosafeMichel Jullien : Au départ, je suis géologue, géochimiste et géophysicien, spécialisé dans tout ce qui a trait à la réactivité des matériaux dans l’environnement naturel ou non naturel. Après ma thèse, faite avec l’Ecole Normale Supérieure de Paris, j’ai eu l’opportunité d’intégrer directement le Commissariat à l’Energie Atomique pour travailler sur la réactivité des matériaux impliqués dans le stockage des déchets radioactifs. Au bout de quelques années, on m’a confié la responsabilité de mettre en place des projets à l’échelle européenne, notamment sur la question de la réactivité des matériaux de confinement (que ce soit de l’acier, du béton, des matrices vitreuses, les barrières ouvragées argileuses, etc.) avec des scénarios de dégradation. L’objectif était de s’assurer de la faisabilité du stockage et de sa sûreté sur le long terme, tout en ayant une stratégie d’anticipation des défaillances, de prévention des risques et de surveillance adaptée. Au bout de quelques années, je suis devenu responsable des projets de Michel Jullien au sein de son laboratoire d’expertise – EcoGeoSafemaîtrise des risques au sein du CEA. Cela impliquait la responsabilité du développement R&D de nouvelles méthodes de prévention, la mise en place d’études d’impact, la surveillance environnementale et sanitaire des sites, ou encore la mise en place d’exercices de crise. Dans le cadre de cette fonction, je suis intervenu en France ou à l’étranger lors de catastrophes ou d’accidents graves. J’ai ainsi eu l’occasion de travailler sur les évènements de Tchernobyl et Fukushima.

L’origine du projet EcoGeoSafe vient de cette expérience passée, et de l’identification de niches qui exprimaient un besoin en maîtrise des risques, comme des industriels, ou les collectivités locales et territoriales. Or, il n’était pas possible d’adresser ces besoins au niveau du CEA, car ces problématiques n’étaient pas directement associées au risque nucléaire.

II : Pourriez-vous nous présenter en quelques mots EcoGeoSafe ?

mjMJ : Loïc Esnault, qui est au départ un collègue du CEA, et moi-même avons créé EcoGeoSafe en juillet 2011. L’objectif était de proposer des services de surveillance environnementale, de maîtrise des risques industriels, urbains ou naturels  et de développer des solutions spécifiques curatives pour lutter contre le vieillissement des matériaux (d’installations industrielles – comme des pipelines, ou urbaines – comme les stations d’épuration par exemple). EcoGeoSafe est donc un cabinet d’expertise en maîtrise des risques, dans le cadre duquel nous avons créé notre laboratoire de R&D privé et indépendant, qui vise à développer des solutions innovantes, proposer des analyses environnementales (chimiques, microbiologiques etc.) ou des mesures de surveillance sur sites industriels par exemple, que ce soit pour nos clients ou pour nos propres besoins. Nous avons donc bénéficié d’un transfert de savoir-faire sur le management des risques du CEA vers la startup, en partenariat très étroit.

II : Quelle est votre vision de la valorisation de la recherche, du transfert de technologie ou de savoir-faire ? Quelle place doivent-ils avoir dans les laboratoires académiques selon vous ?

MJ : Cette question du transfert de technologie ou de savoir-faire n’est jamais automatique et c’est toujours quelque chose de délicat. Il est en effet assez compliqué de créer quelque chose dans un cadre public / parapublic, et difficile d’oser franchir le pas de la « mise à disposition » (1)  dans le cadre d’une activité privée, comme c’est le cas de la création d’entreprise. Si le transfert est souvent considéré comme une issue nécessaire et bienvenue de la recherche publique, le fait de le mettre en place effectivement ne se fait pas de manière aussi fluide qu’on le voudrait.

II : Le CEA est partenaire de plusieurs projets de création d’entreprise accompagnés par l’Incubateur inter-universitaire Impulse. Comment s’est organisé le transfert de savoir-faire en ce qui concerne EcoGeoSafe?

MJ : En ce qui me concerne, j’étais au sein de la Direction de l’Energie Nucléaire, qui est une structure assez complexe à l’intérieur de laquelle le transfert de savoir-faire engendre des problématiques particulières. En effet, quand les technologies sont directement valorisables, sous la forme de brevets par exemple, les choses sont relativement faciles : il y a de nombreux exemples en ce sens, comme avec la DRT à Grenoble avec Jean Therme , le LETI , la DSV pour les sciences du vivant… ces grands laboratoires du CEA facilitent l’ouverture et les interactions avec le privé.
Pour ce qui nous concerne, le transfert de savoir-faire s’est avéré être assez délicat car il n’est pas forcément protégeable ; l’expertise liée à ce savoir-faire est difficile à catégoriser, et cela a donné lieu à quelques tensions. Toutefois, nous avons bénéficié d’un dispositif d’essaimage propre au CEA, qui est un EPIC , qui offre un droit de retour au chercheur pendant deux ans ainsi qu’un prêt d’honneur pour démarrer la société. Dans le cas d’EcoGeoSafe, plutôt qu’un prêt d’honneur, nous avons négocié avec le CEA la cession de matériels scientifiques et techniques dont le laboratoire n’avait plus l’usage pour nous aider à lancer notre activité. Nous avons ainsi pu créer la société dans de bonnes conditions grâce au CEA, qui nous a soutenus dans notre démarche et avec qui nous avons des partenariats très forts maintenant, permettant à la société de proposer l’expertise qu’elle offre aujourd’hui.

II : Vous aviez un « droit de retour » au sein de votre Etablissement au bout de deux ans. Qu’est-ce qui vous a motivé à finalement faire le choix de rester au sein d’EcoGeoSafe ?

MJ : Au moment où j’ai fait le choix de rester au sein d’EcoGeoSafe, la société était sur le point de mourir : nous n’avions pas de contrat, financièrement on était au bout de nos réserves… ça n’était clairement pas le moment le plus favorable pour rester. Pour autant, humainement, il était hors de question d’abandonner, car j’étais intimement convaincu de notre potentiel, je croyais toujours à ce rêve, et je n’avais pas d’autre solution que de continuer à le poursuivre. J’aurais perdu une part de moi-même si j’avais abandonné à ce moment-là. C’est sur ce sentiment que j’ai basé ma réponse, et maintenu mon engagement au sein de la société. Il faut croire que j’ai eu raison, puisque nous avons passé le cap des 5 ans, et que la société est en phase de croissance et de développement en France mais aussi à l’international.

II : Quel est l’apport des structures d’accompagnement selon vous, notamment concernant la valorisation que nous évoquions avant ?

MJ : Ce qui est très clair à mes yeux, c’est que l’incubateur Impulse a été absolument décisif dans la construction de la société. L’accompagnement dont nous avons bénéficié, dans la structuration administrative et financière, dans la construction de notre modèle économique, dans la mise en place du CIR, l’obtention du statut JEI, dans les grands choix stratégiques que nous avons fait quant à l’externalisation etc., cet accompagnement a été capital. Tout cela a été fait et rendu concret par l’incubateur, et je suis très clair là-dessus. L’incubateur est intervenu à deux niveaux stratégiques : d’une part, en nous aidant à basculer d’une simple vision à la mise en place opérationnelle d’une structure raisonnée avec une stratégie de fonctionnement et de financement, complétée par l’avance remboursable ; et d’autre part en lançant très concrètement le processus de valorisation avec le CEA.
Nous avons également bénéficié de nombreux soutiens et fonds, comme l’APRF par exemple, nous avons été hébergés au CEEI sur le Technopôle de l’Arbois, nous avons adhéré à tous les dispositifs possibles, sur les conseils de l’incubateur ou pas, mais à la lumière de tous ces supports, soutiens et conseils, l’incubateur a véritablement celui qui a été le plus décisif dans notre création, et notamment dans l’accompagnement du dirigeant. Les premières périodes de la vie de la société, on est écrasé par une solitude oppressante face à la masse de ce qu’il faut gérer, penser, faire, et l’incubateur nous a offert une écoute qui va au-delà du technique, du financier ou de la stratégie, mais qui va sur de l’humain. Cela a été décisif.

II : Pour finir, pourriez-vous nous dire un mot sur votre actualité, les projets qui vous tiennent à cœur et votre vision de l’entreprise à moyen, long terme ?

MJ : Nous avons franchi un palier il y a un an environ, où nous sommes passés d’une start-up innovante et foisonnante à une PME plus établie, avec des marchés plus stabilisés. Dans ce cadre, nous faisons en ce moment de gros efforts de structuration, de stabilisation et de renforcement de la structure, pour arriver à une autre étape, celle du développement et de la croissance, tant en France qu’à l’international. Notre objectif est d’arriver à une activité plus opérationnelle et commerciale qu’expertise et R&D, et cela implique de réfléchir à notre modèle économique, ou de penser des modèles économiques complémentaires à celui de l’expertise et de la R&D, comme par exemple l’ouverture de filiales. On peut ainsi imaginer ouvrir des filiales dans quelques-uns de nos domaines stratégiques, comme l’expertise sur les sinistres pour les assureurs et les industriels et toutes les opérations accompagnant ces expertises ; le traitement des accidents, des sites et sols pollués, avec une surveillance environnementale et le développement de solutions innovantes de décontamination ; et enfin le développement de nouveaux matériaux pour les gestionnaires d’infrastructures de type stations d’épuration, infrastructures portuaires ou fluviales etc.
D’ici 5 ans, nous espérons être 20-25 personnes environ avec des antennes à l’étranger, notamment au Nigéria, dans le Golfe Persique, en Europe du Nord et au Brésil. En tout état de cause, nous visons à maintenir notre avance sur la plupart de nos concurrents ! Notre avantage est d’offrir des solutions complètement intégrées, dans le respect des contraintes économiques et environnementales, avec une robustesse réglementaire et une vision d’excellence, qui permettent à nos partenaires de nous déléguer la gestion de A à Z de leurs problématiques environnementales. Nous visons une croissance forte, mais maîtrisée, tout en préservant les aspects éthiques, humains et durables.
J’ai décidé de faire tout ça pour dormir mieux. Et je dors très bien. Je dors peu, mais je n’ai jamais mieux dormi !

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